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OSOS mOOdmiX

OSOS mOOdmiX vol. 1

L’histoire de la genèse de Drive, et de son succès délirant en France l’année dernière, est une histoire qui s’écrit en musique. Je n’apprendrai rien à personne, le morceau “Nightcall,” de Kavinsky et Lovefoxxx, étant devenu l’hymne cinéphile 2011 (un peu de la même manière que “Just Like Honey” au moment de Lost in Translation); mais c’est un phénomène suffisamment rare pour que l’on doive se poser quelques questions. A commencer par: Pourquoi????

L’hypothèse, c’est que ça traduit quelque chose de profond. Qui dépasse le charme glacial de Ryan Gosling, la maîtrise technique du film, et qui n’a pas non plus grand-chose à voir avec une quelconque qualité du titre en question (“Nightcall,” c’est catchy, mais qu’est-ce que c’est lourdaud, quand même; on dirait du David Guetta sous kétamine).

Non, si l’on doit résumer Drive à un morceau, il nous faut faire marcher les connections souterraines. Il faut trouver un morceau dont la nostalgie, intense jusqu’à l’épure, est également dépressive, presque nihiliste tant elle s’épuise à faire revivre un monde qu’elle sait disparu. Un morceau lisse, chromé, à la fois sexy et complètement morbide, tant il est artificiel, rigide, comme un corps de rêve stupéfait par l’alcool (ou, au choix, un beau conducteur de belle voiture qui s’avère être un parfait attardé social). Un morceau, enfin, dont le rapport à l’espace est exagérément virtuel, un poil nombriliste, voire opportuniste, fait de clichés esthétisants face auxquels l’ironie a laissé place au désespoir. A l’errance.

Ce morceau, vous l’avez bien compris, c’est “In the City” des Chromatics. 2007, dans une compilation intitulée After Dark, ce mini-tube révèle Italians Do It Better, un label spécialisé dans une disco languide, abîmée, et purement vintage. Il révèle bien sûr un groupe, le seul du label à avoir vraiment décollé; un groupe qui figure sur la BO de Drive (l’instrumental “Tick of the Clock”), et dont le chef d’orchestre, Johnny Jewel, devait à l’origine composer toute la musique du film (ce projet avorté a donné lieu à un double-album, sorti en parallèle sous le nom de Symmetry, intitulé Themes for an Imaginary Film).

Au-delà de ces connections humaines, un univers esthétique, évidemment: Drive partage avec “In the City” une atmosphère inquiète mais désincarnée, faite d’attente et de lumières silencieuses (“shining violence,” répète la voix fatiguée); un jeu forcé sur le kitsch, comme symbole d’une époque lointaine que l’on aimerait plus réelle, plus matérielle, plus charnelle enfin, à l’image du personnage de Gosling (un type qui porte un survet avec un scorpion en or dans le dos, qui fait encore ses cascades en vraie voiture, quand il n’est pas MECANICIEN à ses heures perdues, les mains dans le cambouis d’une ère industrielle révolue; mais qui, en même temps, peine à s’animer comme un real human being, comme le chante College sur la BO); une oblitération totale de l’espace, au sein duquel la ville n’est qu’un vide fait de tunnels de téléportation à la Harry Potter (allez savoir comment les personnages se trouvent les uns les autres, d’un lieu à l’autre…), ou alors un amas informe que l’on observe à peine depuis l’isolement de la voiture, et qui fonctionne comme pure toile de fond évocatrice — mais au final, évocatrice de rien, sinon du ground zero émotionnel des personnages. Un espace de déplacement permanent mais qui n’est que glissement en surface (un des autres morceaux les plus connus des Chromatics s’intitule “Night Drive”), et qui se meure en surplace mélancolique.

Drive n’est en somme qu’un Michael Mann de petite facture, sans les vraies histoires de vrais personnages avec des vraies émotions, mais avec cette ambiance disco fin du monde, qui se retrouve d’ailleurs dès la police rose grinçante utilisée pour le générique. Tout comme “Nightcall” est une version grasse, moins aiguisée et désespérée, de la ritournelle “In the City.” Si le film, comme le morceau des Chromatics, est devenu un mini-classique de notre petite époque, c’est parce que les deux mettent le doigt sur une anxiété qui creuse des trous noirs un peu partout ces dernières années: celle d’une nostalgie qui s’exténue, qui atteint ses propres limites d’auto-consommation, après un bref enthousiasme pour le tout-est-possible postmoderne, mais qui ne semble pas pouvoir être remplacée par une quelconque alternative. Ou comment réinventer le disco, musique intensément corporelle, hédoniste, sur-sexuelle et communautaire, pour en faire un joli (vraiment superbe, il faut l’avouer) et vaste tombeau bâti de marbre et de glitter.

En hommage à ce beau no-man’s-land artistique, indissociablement visuel et musical, à ces vapeurs nostalgiques qui font pleurer sans que l’on sache pourquoi, mais qui n’excluent pas la sensation parfois plaisante (planante) d’une anesthésie colorée, une compilation de 11 titres à écouter via 8Tracks ou à télécharger, si ça vous intéresse, ici.

“Way Out of Living,” issue de la magnifique compilation Minimal Wave Tapes vol. 1 (éditée par Stones Throw), rappelle que l’anxiété nostalgique d’une jeunesse désespérée n’est pas du tout nouvelle: déjà au début des années 1980 certains détournaient une musique lisse et synthétique à des fins de deuil égocentrique infini. En même temps, “Carnival,” tirée de notre So Young But So Cold nationale — probablement la meilleure compilation musicale à explorer l’underground de la charnière 70s-80s —montre très bien que la cold-wave était animée d’un souffle punk, d’une rage espiègle mais fondamentalement romantique, très liée à son époque. Après, c’est clair, c’est allé un peu dans toutes les directions possibles et imaginables: du RnB transfusé à l’azote liquide, jusqu’au hip-hop défoncé, en passant par un éventail de variantes dub, techno ou pop, y en a vraiment pour tous les goûts. Take a ride.


Tracklist:
1. Linear Movement – “Way Out of Living” / 2. Chromatics – “In the City” / 3. King Midas Sound – “Lost (Nite Jewel Remix)” / 4. Actress – “Purrple Spazsh” / 5. Grimes – “Visiting Statue” / 6. Main Attrakionz – “Chuch” / 7. Metal Boys – “Carnival” / 8. Little Dragon – “My Step” / 9. Matthew Dear – “You Put a Smell on Me (Photocall Remix)” / 10. Egyptrixx – “Naples” / 11. Nacho Picasso – “Burn Bridges”

Discussion

2 Responses to “OSOS mOOdmiX vol. 1”

  1. Reblogged this on Payola (Radio Cure).

    Posted by OSOS | February 25, 2012, 10:28 am

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  1. Pingback: The Streets, They’re Flashing in my Mind (Rue Francis Carco) « One Street One Song - April 11, 2012

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